AUPRÈS DE CONTROLEURS DE SÉCURITÉ DES C.R.A.M.
MENÉE À LA DEMANDE DE
L'ASSOCIATION NATIONALE DES CONTROLEURS DE SÉCURITÉ,
ROBERT COTTURA
LABORATOIRE D'ERGONOMIE DU C.N.A.M.
ET
DOMINIQUE DESSORS
LABORATOIRE DE PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL DU C.N.A.M.
PARIS
SEPTEMBRE 1998
LA PRE-ENQUETE
En 1996, le bureau de l' A.N.C.S. a exploré quelle aide pouvait lui être apportée par des spécialistes du travail sur la réflexion qu'elle entendait mener sur le métier de contrôleur de sécurité de C.R.A.M. Cette orientation visait à poursuivre une réflexion essentiellement portée dans les années précédentes sur la classification des contrôleurs. Mais la classification, nécessairement réfléchie à partir d'une sélection de critères, laissait chez certains un résidu d'insatisfaction, du fait de son insuffisance à susciter la reconnaissance de ce métier sur l'ensemble de ce qu'il engage.
Les premiers contacts ont été pris avec les auteurs de ce rapport en référence à l'ergonomie. Sur la base de cette discipline, de nombreux obstacles se dressaient quant à la faisabilité d'un travail commun, en particulier du fait des modalités d'observations à mener. Par ailleurs, l'appréhension du métier sous la forme d'un questionnaire se heurtait aux difficultés d'élaborer à distance des formulations sans confusion possible sur l'ensemble des situations, et à celles de l'impossibilité d'évaluer la part subjective dans les réponses de chacun.
Au fur et à mesure de ces contacts, il s'est avéré qu'il y avait un doute sur le type de données qu'il était possible de recueillir, par un questionnement ergonomique, au bénéfice d'une meilleure connaissance du métier de contrôleur : soit on obtenait des données dont il était possible d'estimer la validité, du fait qu'elle étaient déjà connues - donc de moindre intérêt -, soit on obtenait des données plus exploratoires mais sans qu'il soit possible d'en évaluer la validité.
A partir de là, l'alternative d'une approche par la psychodynamique du travail s'est fait jour. Cette discipline propose une méthodologie d'enquête sur les processus psychiques mobilisés par la confrontation des personnes à la réalité de leur travail. L'élaboration collective autour d'une pratique professionnelle, à la fois commune et singulière pour chacun dans sa situation, produit une description subjective du travail, par différence avec la description gestionnaire, souvent la seule disponible et sur laquelle viennent " buter " les efforts d'explicitation de problèmes de travail, au risque de leur donner l'apparence de problèmes de personnes.
Pour se faire, la méthodologie d'enquête en psychodynamique du travail impose d'abord une information directe aux intéressés sur le type d'élaboration dont il s'agit, afin de garantir que les volontaires éventuels pour cette démarche le soient en connaissance de cause, et que soient réunies, avec leur concours, les conditions de l'authenticité de leur parole. Car l'élaboration ne se convoque pas, elle n'est affaire que de personnes déterminées chacune à s'y engager. C'est pourquoi le critère du volontariat prime ici méthodologiquement sur celui d'une désignation ou d'un mandatement en vue d'une représentativité a priori des participants à l'enquête ; c'est a posteriori au contraire qu'il est possible d'envisager un examen critique des éléments de compréhension produits dans l'enquête par le plus grand nombre de professionnels concernés, afin qu'ils valident - ou non - le travail réalisé.
Dans cette logique, lors de l'Assemblée Générale de 1996 à Reims, une demi journée a été consacrée à cette information. A l'issue de cette séance, un texte a été rédigé par les soins du bureau de I' A.N.C.S. sur la base des notes qui avaient été prises. Ce texte a été transmis à l'ensemble des adhérents, à la suite de quoi une intention de volontariat s'est fait connaître, diffuse, mais sans réellement se concrétiser.
Le besoin de faire le point sur le métier paraissait néanmoins nécessaire. Pourtant parler du métier, pour ce qu'il est dans sa pratique, ne semblait pas évident : la tendance était de s'en tenir à sa présentation officielle, et à ce qu'il était déjà convenu de dénoncer des conditions de son exercice. Le risque valait-il la peine d'en révéler d'autres facettes ? Que pouvait-on attendre d'une telle démarche ? De fait, le bénéfice étant lié à ce qui allait être élaboré, il était impossible pour les chercheurs de garantir a priori que les enjeux, qui n'étaient d'ailleurs pas appréciés de manière homogène par tous les contrôleurs présents, seraient satisfaits.
Le bureau de l' A.N.C.S. a fait l'hypothèse que l'hésitation de certains tenait à la difficulté de juger l'intérêt et les risques d'une méthodologie aussi éloignée des pratiques familières des contrôleurs de sécurité, et il a conclu qu'il fallait renouveler l'information et offrir une nouvelle occasion de débat. Cette proposition paraissait raisonnable, dans la mesure où la décision méritait d'être pesée, comme le recommande la méthodologie. Un nouveau texte, résumant le premier, a été rédigé, et une séance a été de nouveau consacrée à l'éventualité de cette enquête lors de l'A.G. de Lille en 1997. Les débats, cette fois-ci, ont permis de lever quelques incompréhensions, puis ils ont porté sur le coût de l'enquête, et au final la décision de principe a été votée.
Elle s'est concrétisée de deux manières :
· d'une part, l' A.N.C.S. décidait de financer l'enquête par une augmentation de cotisation sur l'année pour chacun de ces membres, afin de prendre en charge le paiement des chercheurs et les trajets des volontaires jusqu'à Paris ; il était convenu que leur nombre ne devrait pas dépasser 12 personnes, au delà de quoi un tirage au sort serait effectué pour s'en tenir à ce nombre ; enfin, la prise en charge des déplacements valait pour tous les membres de l' A.N.C.S., même ceux adhérents pour la première fois afin de participer à l'enquête, et que les non-adhérants étaient accueillis également mais sans prise en charge de leur trajets ;
· d'autre part, des volontaires se sont effectivement fait connaître auprès du bureau, 10 au total, du fait que les dates, contraintes, exigeaient d'être disponible sur 4 week-ends relativement proches les uns des autres, au regret d'autres contrôleurs intéressés.
L'enquête s'est déroulée en 1998 selon le calendrier suivant 3 séances de travail d'une demi-journée, distantes d'environ 3 semaines, et une dernière journée consacrée à la validation de ce rapport. Ce format est conforme à celui mis en uvre dans la plupart des enquêtes de psychodynamique du travail. Deux chercheurs y ont participé, ainsi que 9 contrôleurs de C.R.A.M. (un volontaire ayant dû se désister) de différentes Caisses et dont l'ancienneté était répartie depuis moins de 5 ans jusqu'à 30 ans environ.
Le texte qui suit, rédigé par les chercheurs, rend compte de ce qu'ils ont compris, avec les contrôleurs, de la situation dans laquelle ces derniers se trouvent au titre de leur pratique. Il s'agit d'une description subjective des conditions de, cette pratique, parfois unanime et parfois contrastée, sans que l'on ait visé de parvenir à une version consensuelle. Au contraire, elle présente toutes les aspérités des contradictions et des paradoxes, ainsi que les questions encore en suspens à l'issue de l'enquête, comme autant de pistes et de tremplins possibles pour que les débats se poursuivent. Pour se faire, ce texte veut rendre compte du cheminement de la parole des contrôleurs, entre eux et avec les chercheurs, engagés dans l'effort d'élaborer ce qu'il en est de ce métier.
L'ENQUÊTE
I. Travailler en solitaire
Dans la continuité de ce qui s'était exprimé durant ces deux années de préenquête, le déficit de reconnaissance du métier de contrôleur de sécurité s'est confirmé dans les premiers propos, aussitôt associé à la solitude dans laquelle il s'exerce. Une solitude d'abord décrite concrètement par l'isolement géographique de nombreux contrôleurs.
Dans certaines Caisses en effet, l'organisation du travail tend à les installer soit chez eux, soit dans des locaux professionnels situés dans leur secteur, les coupant ainsi d'un collectif de travail que quelques réunions régulières ne suffisent pas à (re)créer.
Ces mesures, argumentées par la réduction des trajets, tant du point de vue de la fatigue que, plus ou moins officiellement, du point de vue d'une économie sur le coût de ces trajets, menace ceux qui travaillent à domicile d'un envahissement de leur vie personnelle, dont la protection requiert alors une grande discipline. Joignables par téléphone et par fax à tout moment, ils doivent résister à la sollicitation du répondeur qui enregistre un message ou du papier qui s'imprime, mais n'y parviennent pas toujours, sauf à redisposer leur espace - " sacrifier un coin de grenier " -. C'est parfois l'étonnement que manifestent leurs interlocuteurs en entreprise à pouvoir les contacter " en dehors des heures de travail " qui leur révèle à quel point cette situation n'est pas banale. La plupart néanmoins inventent des stratégies qui visent autant à préserver un espace et du temps pour le travail, nécessitant par exemple de faire admettre aux enfants, intrigués par leur activité, que présence n'est pas disponibilité, qu'à préserver l'intimité familiale de son intrication avec les préoccupations professionnelles, pour ne pas se surprendre à dire que " le soir, je rentre... au bureau ".
D'autant que la distance qui tend à s'instaurer ne relève pas seulement de la géographie : désormais, sur la carte de visite de certains contrôleurs, les coordonnées de la C.R.A.M. ne figurent plus. " C'est chez vous ? " s'étonnent les chefs d'entreprise, générant la sensation pénible d'un " brouillard ", jusqu'à " l'impression parfois de ne plus représenter que soi " .
Est-ce à dire que l'institution est si distante ? Il s'avère qu'en même temps, elle est au contraire pressante. En particulier au travers de son exigence de tâches administratives visant essentiellement à évaluer quantitativement le travail effectué. Ces tâches prennent du temps, qui est souvent ressenti comme concurrent de celui à consacrer aux entreprises. Mais ce " trop de temps " ressenti par les contrôleurs, leur est aussi reproché, exactement comme si ce travail qu'on exige d'eux n'était pas du travail. Or il est en concurrence avec celui des visites d'entreprise, mais il est aussi d'autant plus fastidieux qu'au lieu de rendre compte de ces visites, il les réduit à quelques critères où le travail n'apparaît plus. A croire, selon certains, que " c'est Excel 5 qui dirige le service ! ".
Petit à petit, ces constats, d'abord juxtaposés en désordre, se sont articulés clairement comme des contradictions :
· une première contradiction entre la distance avec l'institution et le poids qu'elle fait peser sur le travail ;
· une seconde contradiction entre ce que le travail engage de savoir-faire et l'impossibilité de traduire ce dernier dans les modes contraints d'évaluation ;
· et une troisième contradiction entre la pénibilité de la solitude d'exercice du métier sur le terrain - et pour certains, " au bureau " - et la lucidité, chez ceux qui sont regroupés dans les locaux de leur C.R.A.M., que pour autant, il n'existe pas de collectif de travail.
Sur la piste de la réduction du savoir-faire dans le calibrage de l'évaluation, la parole n'est pas d'emblée confortable à prendre. Ce qui n'est guère étonnant, puisqu'il s'agit d'aborder le métier par sa pratique concrète, au delà de ce qui est aisément abordé dans l' A.N.C.S. ou ailleurs, c'est-à-dire là où le recours à l'enquête a été demandé.
Cette difficulté à dire est-elle en lien avec la solitude du métier, que la dernière contradiction décrit comme indépendante du fait d'être concrètement isolé ou pas ? Cette piste ne s'avère plus facile à emprunter. Elle place tout de suite en perspective que ce n'est pas tant dans l'entreprise, où l'on intervient seul le plus souvent, que la solitude est la plus pénible, mais dans le fait de l'éprouver aussi lorsqu'on est moins isolé. Mais il ne se dessine pas d'avis unanime sur ce qui ferait obstacle à un fonctionnement plus collectif et, dans le débat, certains en viennent même à nuancer la pénibilité de la solitude.
D'ailleurs, cet obstacle est-il permanent ? On note que certains collectifs de travail, décrits comme chaleureux et enrichissants pour l'action , existent ici ou là. Souvent reconstruits loin de la Caisse, sous la forme de réseaux - plus ou moins mis en visibilité - de contrôleurs que l'organisation du travail a pourtant dispersés sur leurs secteurs. Revient ainsi, sur un mode bénéfique cette fois, l'éloignement d'avec la C.R.A.M. Tout en relevant des commentaires selon lesquels de tels collectifs semblent " faire de l'ombre " au fonctionnement attendu dans les services.
Pendant un long moment, la réflexion conduit ainsi à revenir sur des analyses déjà construites pour les développer aussi vers des conséquences inverses à celles déjà décrites.
Par exemple, il est reconnu aussi qu'il existe un consensus chez les contrôleurs pour être évalués quantitativement. Qu'on est " bien content du flou ".
Tout se présente alors comme si ce qui était à dénoncer était néanmoins choisi, comme la moins mauvaise solution, par les contrôleurs eux-mêmes. La solitude, marque majeure de l'exercice de leur travail, apparaît à la fois subie et construite par les contrôleurs. Ce paradoxe fait résistance pour interroger fondamentalement ce qui persiste à être ressenti comme aussi pénible.
II. La reconnaissance du métier, ou : comment s'y reconnaître ?
Lorsque la demande d'enquête s'est formalisée, elle mettait en avant le besoin d'une connaissance du métier, pour le faire reconnaître. Mais l'enquête elle-même met rapidement en évidence qu'il ne s'agit pas seulement d'un besoin de reconnaissance extérieure, dans la continuité des enjeux de la classification, mais qu'il s'agit aussi pour chacun des contrôleurs présents, dans un faisceau de contradictions difficiles à démêler, de " tenter de s'y reconnaître ".
De fait, le contraste entre, d'une part les attendus apparemment rigoureux de la définition des missions, référées à Inapplication de textes, à des connaissances techniques, et à leurs résultats chiffrés et, d'autre part l'organisation du travail différente d'une Caisse à l'autre, alliant le contrôle et l'éloignement, fait osciller les contrôleurs entre deux positions :
· les uns ne savent plus très bien ce qu'on leur demande, au rythme des réorientations successives des missions ;
· les autres affirment au contraire que leurs missions restent clairement définies, mais à un niveau de généralité et de déclaration d'intention qu'ils ne se risquent pas à traduire en terme d'activité concrète.
Ces points de vue ne s'affrontent pas, et les contrôleurs dans la discussion passent de l'un à l'autre, comme si c'était la même chose.
Par contre, tous s'accordent sur ce que " les autres ", dans les C.R.A.M., leur renvoient leur travail, c'est " faire du tourisme ".
Cette expression, ils l'ont tous entendue, souvent. Elle émane de tous ceux, dans les Caisses, que leur travail immobilise sur place et qui envient la liberté de mouvement des contrôleurs, mais bien souvent aussi de leur hiérarchie. Au passage, elle reproche aussi leurs notes de frais, interprétée comme de grands avantages financiers quand ils disent en être souvent de leur poche. Mais leur travail en effet est ailleurs, dans les entreprises. Et ce travail, dont on envie les avantages supposés sans en savoir grand chose, rien ne retient de le juger facile.
Petit à petit, autour de la table, il s'avère que les contrôleurs, dans l'amertume, reprendraient bien à leur compte cette expression, non plus pour se disqualifier eux-mêmes, mais pour retourner le compliment vers plusieurs facettes de la situation où ce travail les place :
· tout d'abord la quantité de visites attendue, critère dominant de l'évaluation : il faut " faire " de l'entreprise, comme on " fait " l'Egypte, la Suède et le Kenya. C'est-à-dire : y être allé, et en rapporter quelques souvenirs qui l'attestent ;
· ensuite, il s'agit précisément de visiter, et non pas de répondre à une invitation. C'est-à-dire qu'on est un étranger, ni demandé par l'entreprise, ni toujours - selon les cartes de visite par exemple - mandaté si visiblement par l'institution. Qu'apporte-t-on à l'entreprise, tant du point de vue des salariés, souvent ignorants de la visite, que du point de vue de sa direction, sauf éventuellement quelques devises s'il est question d'un contrat de prévention... ?
· toutefois, le programme de la visite est préétabli : repérer les risques et obtenir qu'ils soient annulés, ou réduits autant qu'il est possible. Mais, comme sur le papier glacé des prospectus d'agences de voyage, il y a bien loin du programme à la réalité.
Le paysage des conditions de travail et de sécurité marque un écart grandissant entre ce qu'elles devraient être, en référence aux connaissances en la matière, et ce qu'elles sont en réalité : un des enjeux les plus volontiers sacrifiés au réalisme économique. Comment embrasser l'ampleur du problème, surtout dans les cas où la bonne volonté manifeste des décideurs qui sont leurs interlocuteurs sur le site invite plus à les conseiller qu'à les menacer ? Du fait des évolutions technologiques et managériales apparemment exigées par le qui vive de la concurrence, des situations à risque se créent en permanence dans la précipitation. Tandis que d'autres institutions, comme l'inspection du travail, veillent au respect de leurs prérogatives dans leurs champs d'action limitrophes.
Malgré l'humour, le "tourisme" est surtout une expression efficace pour saper toutes les questions des contrôleurs de sécurité : ceux qui leur parlent ainsi renoncent à connaître leur travail, et évitent d'avoir à se prononcer sur leurs compétences. Mais sans assumer cet évitement : on les dénigre en posant qu'ils sont enviables, et par conséquent , rien dont ils pourraient se plaindre n'est fondé.
III. L'organisation du travail, les textes et la technique
L'activité des contrôleurs de sécurité est cadrée par un certain nombre de textes, Codes, circulaires et directives techniques. Cela ne réduit pas leur travail à la connaissance et à l'application de ces textes. Car il leur faut aussi construire leur action en concordance réaliste avec les situations qu'ils évaluent. Or tel n'est pas toujours le cas. Alors, s'il s'avère peu pertinent d'exiger l'application brutale des textes, il ne s'agit pas non plus d'y déroger, et il s'agit toujours pourtant de procéder sans remous sociaux et sans prêter le flanc à contestation. En clair, la plupart des situations engagent les contrôleurs à faire " autre chose ". Il s'agit d'une travail d'endurante patience, positionnant en partenaires tous les acteurs directement concernés dans l'entreprise pour restaurer petit à petit une situation acceptable, tout en anticipant les bouleversements probables qu'elle va subir encore : transmettre donc une méthode d'appréciation et de correction qui permette - en l'absence aussi du contrôleur - d'éviter de nouvelles aggravations. Ils posent unanimement qu'il y va de l'utilité de son action. Mais c'est à l'encontre du nombre d'entreprises à contrôler, qui morcelle pour chacune un temps très bref, plutôt compatible avec une action ponctuelle, voire superficielle.
Un texte, de l'avis de tous repère incontournable dont le respect ne doit pas faillir, n'est pas une vertu en soi pour changer les choses : l'action la plus efficace ne relève pas d'un rapport de force permanent, pour lequel de toute manière le manque de temps offre trop de failles, mais d'une relation d'estime réciproque, sur la base de compétences respectables. Là se nouent la plupart des enjeux du métier, ouvrant à la fois au plaisir de servir à quelque chose, de suivre l'évolution du travail et de lui donner du sens, mais au risque de " l'aventureux ", aussi armé d'expérience soit-on.
Les contrôleurs par exemple, insistent sur le fait qu'il n'est pas toujours possible de tout exiger simultanément. Mais les critères de priorité n'ont pas toujours non plus d'évidence. La solitude, c'est alors craindre un accident sur un dispositif à corriger dans une prochaine étape. En pareil cas, aucune règle de travail n'est simple à produire pour se prémunir ni de l'accident, ni de la responsabilité pénale éventuelle : " ne pas voir " le problème révélerait une incompétence et viendrait à l'encontre de la démarche de prévention mise en uvre ; mais " voir " le problème, c'est signer un laisser aller légitimement dénonçable si l'accident survient.
De longs échanges traitent alors des traces qu'il convient d'établir lors des visites : lesquelles ? à usage de qui ? au risque de quoi pour le contrôleur ? Les nouvelles définitions de la responsabilité' engagée menacent sans éclaircir le dilemme.
Le discours des contrôleurs de sécurité pourrait jusque là laisser penser que c'est de leur seule initiative qu'ils en viennent à autre chose que l'application des textes. Or ce n'est pas seulement le décalage des textes avec la réalité des situations qui les y invitent, c'est aussi la contradiction des textes avec la définition de leur mission qui les y contraint.
Etonnamment, alors qu'ils ont à charge de prévenir des risques, les directives techniques leur offrent plutôt des repères en terme de dangers, en statuant sur des états de machines et de dispositifs. Or la notion de risque, par définition, met en scène les conditions d'usage des machines et des dispositifs par des hommes et des femmes, conditions structurées par l'organisation du travail.
Or aller à la rencontre d'une critique de l'organisation du travail susceptible d'être à la source de nombreux risques, c'est nécessairement pour les interventions en entreprise de plus longue haleine, celles qui visent à mettre en place une démarche durable de prévention. Ce sont aussi celles où les seuls repères techniques sont un mince vade-mecum.
IV. Les valeurs aux prises avec le jargon de métier
La technique dont il est ici question réfère à celle de l'ingénieur. Le service prévention des C.R.A.M. en est imprégné, et toute la culture de la sécurité s'est construite avec le vocabulaire de cette technique.
Aussi, tout ce qui dans le travail des contrôleurs ne relève de la technique de l'ingénieur, ne parvient pas à se faire entendre. Et le savoir faire pour convaincre ? et l'appréciation des conditions organisationnelles à risque ? et les valeurs sur lesquelles asseoir l'utilité de l'action, au bénéfice de ceux les plus menacés par les situations de travail ?
Décidément, insistent les contrôleurs, leur métier, s'il est aussi ce que décrit la technique, n'est pas réductible à ça. Le métier, ce sont des valeurs. Des valeurs qui ont séduit au début de la carrière, même si elles sont été découvertes sur le tas, et auxquelles on tient. Cela se dit au cours de l'enquête, par le recours aux termes du dévouement, de l'engagement social, à la limite parfois même du don de soi. Mais visiblement, les mots (disponibles) n'offrent pas de pont entre cette expression d'une intention sur le monde et la culture du métier exprimée dans le registre d'une objectivité dominante. Cette culture de l'objectivité oppose à l'engagement social une sorte de cynisme, en ce qu'elle désincarne précisément la " mission " du contrôleur. Comme si le vocabulaire en partage dépossédait des réussites en ne permettant ni de les capitaliser formellement pour soi, ni de les partager avec les autres. Comme si, essentiellement propre à rendre compte de mécanismes, il imposait une incompétence à énoncer la complexité " humaine " du savoir-faire pour le ballotter entre l'image de la technique et celle du missionnaire.
Les contrôleurs dénoncent clairement l'une et l'autre de ces images, sans parvenir à leur opposer dans l'institution une troisième voie où ils se reconnaîtraient.
Mais en dehors de l'institution, ils ont des interlocuteurs avec qui l'appréciation du savoir-faire est possible : ceux à qui ils s'adressent dans l'entreprise. Chacun des contrôleurs a fait part, à sa manière, de l'importance qu'il accordait aux marques de reconnaissance que lui adressaient certains interlocuteurs dans les entreprises, et combien parfois ils s'appuyaient dessus pour tenir dans leur métier. Pourtant, ce n'est pas exactement au métier que s'adresse cette reconnaissance, mais bien plutôt aux résultats de l'intervention du contrôleur produit, évalués au regard de ce qui était attendu. Or est-il invariablement possible d'avoir confiance dans ce que ces interlocuteurs attendent, évalué du point de vue de la prévention et de la sécurité ? Le conflit des intérêts amène souvent à attendre des résultats plus simples, moins coûteux, plus " compréhensifs ". Ainsi, tous les contrôleurs ont-ils admis la fragilité de cette gratitude, susceptible d'être malintentionnée au regard des exigences du métier. Elle est néanmoins investie, parce que la reconnaissance fait défaut dans la collectivité du métier. Mais chaque fois qu'il est nécessaire de se situer dans le strict réglementaire, voire dans la pénalisation, ce sont les situations d'entreprise, après les C.R.A.M., qui se ferment à cette reconnaissance. On peut supposer que dans certains cas, provoquer cette fermeture, en décidant de poser une injonction par exemple, requiert un certain courage.
Investie et nourrie par les ingénieurs, la technique est devenue pour les contrôleurs de sécurité ce que la hiérarchie leur adresse pour ne pas les reconnaître. Aussi en sont-ils venus à dénoncer l'idée même de technique, soutenus en cela par l'usage dominant de ce concept qui l'oppose improprement à " l'humain ", et par la culture institutionnelle qui pose la technique de l'ingénieur comme seule et unique technique.
Or, tout ce que les contrôleurs ont tenté de décrire comme autant de savoir faire qu'ils sont capables de déployer, est aussi de la technique : c'est leur technique, celle de la collaboration avec des partenaires au bénéfice d'un objectif qui n'est, de part et d'autre, que partiellement négociable.
V. L'engrenage des obstacles à la reconnaissance
A ce stade de l'enquête, les points successivement abordés ont été récapitulés pour repérer en quoi ils faisaient obstacle à la reconnaissance.
· l'évaluation du travail par la C.R.A.M. n'est pas réellement destinée aux contrôleurs : elle s'adresse aux instances en amont du service prévention, sous une forme aisément traduisible en arguments pour obtenir ou conserver des moyens de fonctionnement. Se faisant, elle n'exprime jamais la moindre satisfaction du travail accompli par les contrôleurs, mais les presse au contraire, toujours quantitativement. En corollaire, I'évaluation signe un conflit temporalité/action, opposant quantitatif à qualitatif.
· l'exercice du métier ne se prête pas volontiers à la reconnaissance, parce que, comme c'est toujours le cas, le métier est une invention à partir d'expériences multiples, d'échecs et de réussites, de la meilleur façon de répondre aux attentes et aux exigences réglementaires, sans faillir aux valeurs qui le légitiment. Indépendamment que l'évaluation ne prête guère d'attention à cette complexité, c'est un travail relationnel très engageant, qui permet les résultats mais dont les résultats ne portent pas la trace concrètes.
· la culture dominante, logiquement entretenue par les acteurs des services prévention les plus à distance de l'évaluation des situations concrètes, tant physiques que sociales, piègent la formalisation du savoir-faire, manifeste tout au long de l'enquête, dans un vocabulaire réducteur qui l'instrumentalise. Ainsi les ingénieurs sont-ils souvent ciblés comme principaux responsables de leur difficulté à être reconnus.
· enfin, résorber les risques n'a d'intérêt ni technique, ni légal, mais seulement l'intérêt des hommes et de leur intégrité physique et psychique. Personne ne peut l'assumer, dans les difficultés à affronter, quand cet intérêt s'estompe dans le doute ou dans un sentiment d'impuissance devant la tâche. Mais cela s'interprète alors en terme de question " personnelle ".
VI. Les stratégies de défense
L'enquête a mis en évidence que, lorsque le conflit de valeurs est trop menaçant, prendre de la distance avec le lieu de leur confrontation, les entreprises, est une bonne stratégie. En devenant formateur par exemple, à condition que les formations proposées et leurs modalités restent en prise avec le réel de ceux à qui elles sont destinées, ce qui devient difficile avec l'éloignement de ce réel. En s'investissant dans le syndicalisme aussi, qui offre une scène complémentaire où articuler l'enjeu des moyens avec celui des valeurs, pour y défendre autrement le métier.
Privés de la reconnaissance qu'ils attendent, les contrôleurs déploient des stratégies dont la plupart consiste à éluder la nécessité d'être reconnu. Comme si attendre de la reconnaissance était une posture incompatible avec l'exercice du métier. Certains ont esquissé cette manière de se défendre à propos de l'accueil des nouveaux embauchés : en pareille circonstance, ils se décrivent maladroits pour transmettre ce qu'ils savent, et tentés d'éluder les questions qu'on leur adresse en laissant entendre de multiples manières qu'il faut " faire sans ", " être au dessus de ça ". Et précisent au fil de la discussion que ces deux postures sont étroitement liées : c'est ce qui ne fait jamais l'objet de reconnaissance qui est si difficile à transmettre, et conseiller de renoncer à toute reconnaissance vient alors " naturellement " et finit même par tenir lieu de ce qu'il faut transmettre.
Une autre stratégie décrite consiste, au retour d'une escapade " touristique ", à regagner son " petit jardin " (secret ?) selon leur propre expression, comme un espace où prétendre à l'autosuffisance. Cet individualisme affiché s'accompagne souvent d'un retournement des difficultés en terme de chance : la chance d'un travail qui offre un observatoire social sans égal, toujours surprenant où, plutôt que des entreprises, c'est un éventail étendu d'activités, de personnalités, de talents, qui est visité en permanence. Mais c'est un retournement fragile : cette chance est-elle méritée ? L'utilité du travail fait la justifie-t-elle ? Et le plaisir ressenti de retour en son jardin, à dire l'intérêt du travail, est simultanément source de découragement : nulle part selon les contrôleurs présents, les moyens, en terme d'effectif, ne sont à la mesure de la tâche.
Enfin, les contrôleurs qui décrivent les autres champs qu'ils ont investis, associatifs par exemple, disent à la fois la reconnaissance qu'ils y trouvent, et que cet investissement appartient au registre du repli hors travail.
Autant de stratégies décrites partiellement, de formes disparates, qui témoignent de leur caractère individualisé, c'est-à-dire une fois encore de la solitude.
VII. Un échec manifeste des défenses
Une forme du manque de reconnaissance provoque unanimement une réaction scandalisée. Travailler dans une C.R.A.M., au service prévention, n'est pas une garantie de bonnes conditions de travail, ni de sécurité. Ce fait apparaît insupportable.
La décision prise par une C.R.A.M. de doter les contrôleurs de véhicules de fonction d'assez bas de gamme a fait grand bruit dans la profession. Dans l'enquête, chacun à propos de cet exemple, dénonce que ce qui est bon à prôner pour tous les salariés ne vaut pas pour ceux de la prévention, pourtant soumis à de longs trajets d'une entreprise à l'autre dès lors qu'ils s'écartent des grandes agglomérations.
Pourtant cette interprétation peut à nouveau être retournée : les contrôleurs se considèrent bien placés en effet pour savoir que les conditions de travail sont l'enjeu de rapports de force et qu'elles ne résultent jamais seulement de l'application de normes, ni encore moins de connaissances établies. Pourquoi en serait-il autrement de leurs propres conditions de travail ? Est-ce l'isolement, une fois de plus, qui fait barrage au type de réaction qui leur semble efficace partout ailleurs ?
L'exemple des véhicules de fonction est revenu souvent au cours de l'enquête, jusqu'à ce qu'il permette aux contrôleurs de nommer l'effet qu'il produisait sur eux ; un sentiment de honte, une profonde déstabilisation. Il ne s'agissait pourtant pas de comparer leur sort avec celui des salariés auxquels ils s'adressent? Mais de comprendre que le lien avec l'institution, la représentation de l'institution dans l'exercice de leur métier en est le fondement même. Aussi soient-ils dans leur pratique, ils ne sont de taille à affronter les pressions et les résistances énormes que font peser sur eux les entreprises qu'au titre de cette représentation. Aussi sont-ils tenus à défendre leur institution. Pour la plupart des moyens dont ils disposent, même inadaptés, même insuffisants, les défauts de fonctionnement se tiennent en deçà d'une visibilité accessible à ceux auprès de qui ils représentent l'institution. Pourtant, ces défauts les placent dans une contradiction éprouvante : soit ils se mobilisent pour leurs conditions de travail, au risque de rendre publique l'imposture de la position institutionnelle, et alors à quel titre intervenir en entreprise ? soit ils protègent l'image de l'institution pour s'y maintenir, et alors ils renoncent à des conditions de travail correctes pour leur propre compte, se plaçant eux-mêmes en défaut par rapport à la position institutionnelle, et se faisant l'effet que leur pratique est un mensonge.
Dans un cas comme dans l'autre, c'est l'exercice du métier qui est menacé tout autant que les moyens de l'exercer. Est-ce là le sentiment redouté, dès les premières paroles de l'enquête, du " brouillard de ne représenter que soi " ? Est-ce pour cette raison que le déploiement de cette contradiction n'est possible, sans trop de risque, qu'à l'extérieur de l'institution ? Est-ce le sens de la demande de cette enquête ?
IX. Un nouveau questionnement du travail
C'est à l'issue de ces étapes de l'enquête que le retour à l'organisation concrète du travail a enfin été possible.
Une discussion s'est instaurée à partir des résultats récents d'une autre enquête, auprès des salariés, selon laquelle 2% seulement d'entre eux citent la C.R.A.M. parmi les organismes uvrant pour leurs conditions de travail et de sécurité.
A partir de ces faits, l'organisation du travail a été questionnée pour réorienter des stratégies d'intervention capables de redresser ce chiffre.
Les contrôleurs ont pointé que la mise en place des démarches de prévention à long terme se cantonnaient dans les plus grandes entreprises, là où ils sont aussi le plus facilement tenus à distance des salariés du fait du nombre d'interlocuteurs dans la hiérarchie. C'est donc là où leur utilité peut le mieux bénéficier d'une gratitude, que leur action est la plus ignorée par les salariés de la production.
Ce que les salariés identifient plus facilement, ce sont les actions réglementaires, même si elles sont ponctuelles. Aussi une amorce de réflexion sur l'articulation des types d'actions avec le type de contact qu'elles offrent, a conduit à examiner les pressions, explicites ou implicites, qui s'exercent, tant par le temps accordé aux visites (en fonction de leur nombre attendu) que par des orientations de priorité, sur l'accès des contrôleurs aux situations de production. Cette lecture de l'organisation du travail, lecture partiellement dégagée du ressenti envers la technique dominante a permis d'interroger autrement le sens du travail et de ses traductions possibles. Et d'articuler cette interrogation avec la question de la défense de leurs conditions de travail par les contrôleurs de sécurité.